Un chiffre de 107 milliards d'euros qui mérite explication

La constatation la plus frappante de cet ensemble de données est l'ampleur des montants : les contrats de services informatiques (division CPV 72 — nomenclature européenne couvrant le conseil, le développement logiciel et le support) enregistrés sous des acheteurs belges ont atteint une valeur attribuée combinée d'environ 66,3 milliards d'euros en 2025 et de 40,7 milliards d'euros supplémentaires en 2026, soit un total sur deux ans dépassant 107 milliards d'euros. Ces chiffres reposent sur une couverture en valeur de respectivement 96,8 % et 94,9 % — une petite fraction des attributions n'ayant pas divulgué de valeur —, mais le total n'est pas une anomalie statistique.

Pour situer les choses : le budget fédéral annuel total de la Belgique avoisine 60 milliards d'euros. Ces chiffres de marchés IT ne reflètent donc pas uniquement la demande publique belge en matière informatique. Ils résultent, en grande partie, d'une réalité géographique.

L'effet Bruxelles : les institutions européennes comme méga-acheteurs

La Belgique accueille le siège principal de la Commission européenne, du Conseil de l'UE et de dizaines d'agences et d'organes de l'Union. Sur TED (Tenders Electronic Daily, le supplément du Journal officiel de l'UE où sont publiés les marchés publics européens), ces institutions sont géocodées sous la Belgique. Leurs accords-cadres — instruments multi-fournisseurs et pluriannuels pouvant atteindre des plafonds considérables — se retrouvent dans le même panier CPV 72 qu'une commune flamande achetant des licences de helpdesk.

Le classement des lauréats reflète cette dynamique de façon éloquente. Aucune des douze premières entreprises par valeur divulguée n'est une société belge au sens traditionnel des intégrateurs IT nationaux. On y trouve CloudFerro S.A. (infrastructure cloud polonaise, 1,84 milliard d'euros pour 40 attributions), VSHN AG (spécialiste DevOps suisse, 1,78 milliard d'euros, 38 attributions), Telecom Italia Sparkle S.p.A. (1,73 milliard d'euros, 38 attributions) et OVH SAS (cloud français, 1,33 milliard d'euros, 9 attributions). Il s'agit de fournisseurs paneuropéens ou mondiaux remportant des accords-cadres d'institutions européennes, et non des contrats belges locaux.

La seule entrée pouvant être considérée comme une entreprise active sur le marché national est CGI BELGIUM NV, à égalité de valeur divulguée (983 millions d'euros pour 2 attributions) avec EUROPEAN DYNAMICS LUXEMBOURG SA — elle-même une entité enregistrée au Luxembourg au service des institutions européennes.

Ce que représente la demande IT belge réelle

Isoler l'effet institutionnel n'est pas aisé avec ces données, mais les indicateurs de concurrence offrent un éclairage partiel. En 2025, le nombre moyen d'offres par attribution s'établissait à 8,79, avec seulement 9,4 % des attributions n'ayant reçu qu'une seule offre — un tableau relativement concurrentiel. En 2026, la part des attributions à offre unique avait plus que doublé, atteignant 19,7 %, tandis que le nombre moyen d'offres reculait à 8,09. Ces données ne permettent pas de déterminer si ce glissement reflète une évolution dans la composition des acheteurs (davantage d'acheteurs domestiques, lots plus petits) ou un resserrement du marché fournisseur.

Le nombre de lauréats distincts est également révélateur : 341 en 2025 et 392 en 2026, pour respectivement 663 et 532 attributions. Cette dispersion suggère que le marché n'est pas monolithique ; des fournisseurs plus modestes remportent bel et bien des contrats. La part des cinq premiers lauréats dans la valeur totale divulguée s'élevait à 13,1 % en 2025 et à 8,7 % en 2026 — une concentration modérée au regard des normes de la commande publique, même si les montants absolus en jeu sont exceptionnels.

Ce que les données ne peuvent pas révéler

Cette analyse ne peut pas séparer clairement les dépenses des institutions européennes de celles des pouvoirs fédéraux, régionaux ou locaux belges, car TED ne classe pas les pouvoirs adjudicateurs (les entités publiques qui lancent les appels d'offres) par type institutionnel de manière systématiquement lisible par machine dans cet extrait. Les lecteurs souhaitant isoler uniquement les marchés IT belges strictement nationaux devraient filtrer par identifiant de pouvoir adjudicateur — une étape qui dépasse le périmètre de ce jeu de données.


Note méthodologique

Tous les chiffres sont issus de TED (Tenders Electronic Daily), la gazette officielle de l'Union européenne pour les marchés publics, et couvrent 2025 et 2026 tels qu'enregistrés dans l'extrait fourni. La couverture en valeur est de 96,8 % pour 2025 et de 94,9 % pour 2026 ; une petite fraction des avis d'attribution ne mentionnait pas de valeur contractuelle. Toutes les statistiques fondées sur les valeurs ne concernent que les attributions pour lesquelles une valeur a été communiquée. Les moyennes du nombre d'offres reposent également sur le sous-ensemble d'attributions ayant fourni cette information. Les totaux par lauréat reflètent uniquement les valeurs divulguées et peuvent sous-estimer les volumes contractuels réels.